Le Gars de la combe / Alixe Sylvestre
par Gérald TENENBAUM
Épinal, Bibliothèque multimédia intercommunale, 30 mars 2024

Les premières lignes révèlent souvent la substance interne d’un texte. On peut s’y coucher de bonne heure, hésiter sur la date du décès de sa mère, ou constater l’hiver de notre déplaisir, l’incipit n’est jamais anodin. Dans Le Gars de la combe, l’accueil est réduit à une toute petite phrase, mais elle introduit une vibration et induit une réflexion : Lol, c’est moi. Lol, c’est cet acronyme dérivé de l’anglais Laughing out loud, que l’on pourrait traduire par rire aux éclats, et qui émaille les réseaux sociaux, friands d’abréviations sommaires pour exprimer des sentiments complexes. D’emblée, nous sommes interpelés : le personnage qui se présente ainsi, sans doute ne se prend-il pas au sérieux ; et s’il rit aux éclats, amertume bien comprise, c’est peut-être qu’il est brisé en mille morceaux. En trois mots, l’autrice avertit le lecteur qu’il ne va pas seulement prendre connaissance d’une histoire mais qu’il pénètre en terre littéraire.
Fait et dit, nous sommes vite alertés que quelque chose d’essentiel se noue ici : Entre combe et tombe, il n’y a qu’une lettre qui change. Oui, chercher un refuge, se retrancher du monde, ce n’est pas nécessairement pour son propre bien. Se protéger peut signifier s’enterrer. Le « prêt-à-penser du SDF », Les autres ne veulent pas de moi, alors moi non plus je ne veux pas d’eux, lit-on un peu plus loin, cette réaction si commune parce que si humaine, n’est peut-être pas la meilleure réponse aux circonstances, aussi déplorables soient-elles, qui nous ont amené jusque-là.
Ensuite, au fil des premières pages, à la première personne, on se sent presque en terrain connu — la proportion des romans contemporains français retraçant, avec toute la ferveur que peut véhiculer le narcissisme, une tranche de vie de l’auteur ou de l’autrice n’est-elle pas en constante augmentation ? Ah, mais au fait, Alixe Sylvestre, avec un e final pour Alixe, c’est une autrice, alors que Lol, à l’évidence, est un personnage masculin. Bien. Il ne s’agit donc pas de cela.
Alors, attendons cette Alixe au tournant.
Ces deux destins qui ne font qu’un accompagnent une quête existentielle construite sur des valeurs désuètes comme la solidarité, l’amitié, la gratuité, la spontanéité. Et ce sont des remèdes, peut-être les seuls, à la solitude, à la dévalorisation, au désespoir.
Si une femme entend s’exprimer au masculin, il lui faut s’extraire d’elle-même, aller chercher sa part de masculinité, donc sa part d’universel. C’est risqué, c’est périlleux. Mais à vaincre sans péril…
Et l’évidence, puisqu’il y a aussi une évidence au masculin, nous frappe de plein fouet : il n’y a aucune fausse note dans cette partition. Ce Lol, qui ne se prend pas au sérieux nous touche sérieusement. Lui qui n’a plus d’amour que pour une chienne, qu’il a nommée Soie, comme le toucher de ce tissu dont on apprend qu’il peut aussi crier, il est l’un des nôtres, il nous importe, cet étranger soudain devenu frère. Et l’amour de Soie pour Lol, qui n’affiche pas l’amour de soi, on le pressent, est inconditionnel, comme devrait l’être tout amour.
Fin du premier chapitre.
Et nouvelle surprise.
La première personne a disparu. C’est à présent un narrateur omniscient qui nous emmène en voyage. Seul élément commun, la chienne, précisément, dont on se demande comment elle est passée d’ici à là, de la compagnie du libraire romancier à celle du SDF réfugié dans sa combe.
Ces deux narrations parallèles, dont les temps vont graduellement converger, intriguent et invitent à une lecture d’autant plus active qu’elle est ponctuée de ces bonheurs d’écriture qui fonctionnent comme des amarres : je me suis déposé comme un lichen sur le banc de pierre ; le visiteur aurait volontiers claqué la porte mais elles étaient coulissantes, les portes ; après 40 ans tu as des freins avec des plaquettes neuves ; elle s’est approchée et à travers ses yeux il a vu la mer. Ne nous y trompons pas, ces deux destins qui ne font qu’un accompagnent une quête existentielle construite sur des valeurs désuètes comme la solidarité, l’amitié, la gratuité, la spontanéité. Et ce sont des remèdes, peut-être les seuls, à la solitude, à la dévalorisation, au désespoir.
Parler, nous parler, de tout cela en évitant tous les écueils inhérents à ce que les méchantes personnes appellent les bons sentiments nécessite l’art d’entrelacer acuité psychologique et délicatesse stylistique. Cet amalgame, qui se décline en filigrane, porte un nom, la littérature, au sens le plus aigu, le plus tranchant, le plus bouleversant et le plus rassurant du terme.
C’est, je crois, ce que le jury de ce prix Erckmann-Chatrian 2023, a unanimement souhaité saluer.