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Prix Erckmann-Chatrian Le Goncourt lorrain · depuis 1924
Recension · Prix Erckmann-Chatrian 2022

Le Cœur arrière / Arnaud Dudek

par Hélène GESTERN

Phalsbourg, hôtel de ville, 2 septembre 2023


Environ 6 minutes de lecture

C’était un grand bonheur pour moi, au nom de l’ensemble de notre jury, de vous présenter le livre lauréat du Prix Erckmann-Chatrian 2022, Le Cœur arrière, d’Arnaud Dudek, publié aux éditions Les Avrils. Arnaud Dudek a déjà bâti une véritable œuvre depuis son premier opus, Rester sage, publié par les éditions Alma en 2022, œuvre qui compte désormais huit dix romans, dont deux pour la jeunesse. Ses personnages, des êtres souvent discrets, en apparence ordinaires, mènent des quêtes profondes qui les amènent à interroger le sens d’une vie, la question de la filiation, l’inscription dans le présent. Avec Le Cœur arrière, Arnaud Dudek a choisi une histoire qui semble aux antipodes de la grande angoisse sociétale dont une partie de la littérature contemporaine s’est emparée : il nous raconte l’histoire d’un jeune garçon, Victor Valétudié, issu d’un milieu plus que modeste et qui, fasciné par le saut d’un athlète qu’il croise, enfant, décide de devenir à son tour sportif de haut niveau.

Raconté ainsi, et dans le contexte préolympique, vous vous attendez peut-être à une terrible et fracassante success story avec un happy end dans un récit feel good, et tout un tas d’autres mots anglais synonymes de bonheur éclatant et de performance glorifiée. Il n’en est rien, et c’est d’abord ce qui frappe dans ce roman : la justesse du récit de l’itinéraire du jeune sportif, avec ses hauts et ses bas, ses bons et ses mauvais jours. Ses mauvais surtout, quand les cailloux sur la route de la victoire se font de plus en plus nombreux et déchirent tout, de la plante des pieds au for intérieur. Le Cœur arrière ne glorifie pas, il raconte l’effort, le temps long de l’entraînement plutôt que la performance ; ce qui se passe dans la tête, dans le corps aussi, la façon dont les deux se répondent de manière parfois magique, parfois antagonistes, et les courts-circuits quand le cœur, celui qui bat derrière sa surface musculaire, ce cœur arrière où se logent les sentiments, marque le pas.

Arnaud Dudek a choisi d’inscrire son héros dans une discipline, le triple saut, mal connue et peu médiatisée. C’est l’exigence et la complexité de ce saut qui fascine le protagoniste du roman, touché à sa manière par le rêve d’Icare : devant la télévision, il est fasciné par l'infinie beauté d’un homme qui se prend pour un aigle – l’espace d’une seconde, il quitte la terre, échappe à la gravité. Échapper à la gravité, l’expression est à prendre dans tous les sens. Car Victor est élevé par un père seul et fatigué, un homme qui vit dans les excès, d’alcool et de tristesse, avec une mère évaporée qui se souvient de temps en temps qu’elle a un fils. Pas de révolte chez cet adolescent timide, pas de violent malheur non plus, mais le désir d’échapper à la vie moyenne, des factures sur la commode écaillée de l’entrée, la télécommande posée sur le programme télé, les problèmes de loyer, d’alcool, de voisinage.

On admire avec quelle délicatesse Arnaud Dudek a su peindre ses personnages : quand tout inviterait au cliché, il sait poser la touche de couleur, le détail, qui leur rend complexité, profondeur, douceur.

À sa façon, le livre parle en filigrane de la paternité, et on admire avec quelle délicatesse Arnaud Dudek a su peindre ses personnages : quand tout inviterait au cliché, il sait poser la touche de couleur, le détail, qui leur rend complexité, profondeur, douceur. Ainsi ce père à la chemise qui sent la friture, la transpiration, le renoncement aussi un peu, ce père taciturne qui boit trop se révèle bien plus solide que prévu, avec sa tendresse muette, ses sacrifices tus, qui accompagne comme il le peut son fils sur son chemin d’effort, le laissant partir loin de lui et s’épanouir. Les personnages des entraîneurs, eux, déclinent différents visages possibles de la relation paternelle : celui qui détecte, initie et donne confiance, celui qui exige sans compter, mais est entièrement loyal face à son athlète (un type capable de mener un troupeau d’éléphants à travers la forêt vierge sans jamais élever la voix), celui enfin qui, en plein abus d’autorité et d’ivresse de sa toute-puissance, souffle le chaud et le froid jusqu’à détruire dans des entraînements militaro-pervers. Et c’est tout l’art du romancier que de suggérer en quelque mots la complexité des relations humaines, dont le sport ici est un révélateur extrême.

Le sport qui mène aussi à un double questionnement. Celui, social, de la pression extrême exercée sur les jeunes athlètes : beaucoup de cabossés dans le roman d’Arnaud Dudek, des doublement blessés, des démotivés, des épuisés, lourds d’articulations déchirées et de rêves brisés. Le succès est possible, mais il se paye cher, trop peut-être ; ces dieux du stade dont la télévision fait des héros, dont nous exigeons qu’ils en soient, sont aussi malmenés qu’ils sont fragiles. Victor se croyait roc, il est argile. Il se pensait insubmersible, il sent que les digues peuvent se rompre à tout instant.

La deuxième question est d’ordre physique, mais aussi métaphysique : où est le centre de gravité d’une vie ? Où trouver ce fameux équilibre, mot omniprésent dans le roman, et qui ne s’applique pas qu’à des questions d’aérodynamique ? C’est cette recherche qui meut la narration : l’équilibre dont on a besoin pour tenir debout, sauter, réussir ; celui des forces psychologiques, celui des sentiments aussi, car comment continuer à marcher et résister à la tentative du vide si votre cœur brisé vous tire en arrière ?

Un roman original, profondément humain, qui a su séduire le jury non seulement par un sujet très inhabituel, mais aussi sa profondeur, la qualité et l’acuité de la réflexion sur la pratique du sport, miroir d’une société idolâtre de performances ; par sa qualité stylistique, aussi, réglée aussi finement que les gestes successifs d’un triple saut. Il existe une musique de la phrase d’Arnaud Dudek, une phrase qui elle non plus n’élève pas la voix mais sait dire avec une puissance évocatrice remarquable (cet enfant à faire pousser à peu près droit, sans abuser d’engrais parce que les fins de mois sont difficiles, ce corps qui veut aller plus vite que les brûlures, ces fins de matinée infiniment grise [qui ne savent] même pas crier). Une langue douce et puissante, tenace, qui sait sans emphase raconter le bonheur et la violence, l’alternance toujours saisissante de l’espoir et de la mélancolie, les victoires et les erreurs, qui nous en apprennent long sur nous-mêmes.

En un mot, le jury a aimé cette capacité du livre à reconstituer avec une justesse totale, qui suppose un invisible et fort travail documentaire, l’existence d’un protagoniste attachant et profond. On épouse la cause de Victor, qui cherche, à travers le sport, une sorte de mode d’emploi de la vie, si je puis me permettre ce clin d’œil à un romancier qui a appelé l’un de ses personnages Brigitte Perec. Et c’est justement au romancier que je laisserai les derniers mots :

Pour aimer ce sport, il faut apprécier la vie dans toute sa complexité, la vie qui est tout à la fois plus plume d’oiseau et instrument de torture, édredon et bombe à fragmentation, cœur gravé sur un tronc de hêtre et feu de forêt criminel, robe blanche à pois roses et Hakenkreuz, abécédaire politique et discours négationniste, confiture de fraises sur la joue et sang séché sur la tempe, liste de Noël écrite au feutre rose et page Wikipédia recensant les personnes mortes d’un cancer du pancréas, lumière ambrée, ténèbres bancale, dunes blanches et foyers médicalisés, oui, il faut la prendre avec soi, toute cette complexité, toute cette pagaille, ce yang, ce yin, toute cette beauté inexplicable. Et puis compter jusqu’à trois.