Aller au contenu
Prix Erckmann-Chatrian Le Goncourt lorrain · depuis 1924
Recension · Prix Erckmann-Chatrian 2024

René d'Anjou, prince en Lorraine / Léonard Dauphant

par Philippe MARTIN

Metz, Hôtel de Ville, 10 mai 2025


Environ 6 minutes de lecture

Il n’est pas beau. René d’Anjou (1409-1480) est connu par un remarquable portrait qui apparaît au Triptyque du Buisson ardent, œuvre de Nicolas Froment (1475) conservée à la cathédrale Notre-Sauveur d’Aix-en-Provence. René est à genoux dans un ample manteau bordé d’hermine, les mains jointes, l’air sévère, affecté d’un énorme goitre qui lui mange le bas du visage.

Il a accumulé les titres : comte de Guise (1417), duc de Bar (1430), duc de Lorraine (1531), duc d’Anjou (1434), roi de Naples (1435), roi de Sicile (1434), comte de Provence (1434), roi de Jérusalem (1435), roi d’Aragon (1466), marquis de Pont-à-Mousson (1480)… et bien d’autres. L’appeler René 1er, c’est se demander s’il s’agit de René 1er de Lorraine ? René 1er de Naples ? René 1er d’Anjou ?

Beaucoup de titres mais encore plus de déboires. Son siècle est celui de la guerre de Cent Ans avec le lent rétablissement de la France. Pour sa part, il perd la bataille de Bulgnéville (1431), remportée par Antoine de Vaudémont qui revendique la couronne ducale ; il a été prisonnier des Bourguignons ; le roi de France lui a confisqué l’Anjou ; Charles le Téméraire a envahi la Lorraine….

Que lui reste-t-il ? Les fastes de sa Cour, l’aménagement de châteaux en Anjou, l’organisation de tournois fastueux, le goût du vin, l’enrichissement de sa bibliothèque, les commandes aux plus grands artistes de son siècle (Barthélemy d’Ecyk, Georges Trubert, le Maître de Jouvenel, Nicolas Froment…), l’entretien de la troupe de théâtre de Triboulet qui écrit la Farce de Maître Pathelin que tout écolier a étudié.

Un destin pour le moins complexe, contrarié, entre ombres politiques et fastes artistiques. Léonard Dauphant nous présente ici une autre facette : un TRÈS GRAND administrateur.

Finalement que fut René ? Que fut la Lorraine pendant son règne ?

Léonard Dauphant est Maître de conférences HDR en histoire médiévale à Metz. Il a le goût du concret ayant donné un remarqué Géographies : ce qu'ils savaient de la France, 1100-1600 (2018) ou ayant parfaitement bien cerné la ville de Metz en scrutant les œuvres de Philippe de Vigneulles. Il a déjà, osons le mot, une œuvre, marquée par de multiples prix :
- Septembre 2018 : Prix littéraire de Provins : prix Provins Moyen Âge.
- Décembre 2018 : Prix René Pierre Louis Bessière de la Société de géographie.
- Décembre 2018 : Grand prix de l’Académie des Sciences de Lorraine.
- Octobre 2013 : Prix de la Dame à la licorne décerné par la Société des Amis du musée de Cluny.
- Mars 2013 : Prix des Antiquités de la France, 3e médaille, décerné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
- 2011 : Prix Benabou-Aguirre-Basualdo en Lettres et Sciences humaines de la Chancellerie des Universités de Paris.
Et maintenant la bourse histoire du prix Erckmann Chatrian !

Tous les ans, nous recevons une trentaine d’ouvrages d’histoire sur la Lorraine ou dont les auteurs sont Lorrains. Pourquoi avoir remarqué celui-ci ?

1. C’est d’abord le livre d’un historien, d’un véritable historien. Les 180 premières pages de cet opus nous plongent au cœur des archives : la nature des documents, la langue, le style, la conservation... Il ne s’agit pas d’un exercice convenu dans lequel nous accumulons les preuves que nous avons travaillé, que ce que nous disons est justifié. Bref, que le livre est sérieux. Ici, c’est une mise en évidence que les archives sont des armes (p. 40). René veut les conserver pour asseoir son emprise mais aussi contraindre le regard du futur. La terrible guerre de trente ans lorraine provoque leur dispersion après 1633. Il faut aujourd’hui recomposer ces fonds, c’est le projet d’équipe EVADULOR. Combien conserve-t-on aujourd’hui de documents ? Près de 7 500, c’est peu par rapport à d’autres principautés du temps (100 000 pour Naples avant leur destruction) ; mais cela demeure impressionnant. Pour Léonard Dauphant, l’histoire des archives est une porte de l’histoire sociale (p. 95). Le lecteur entre en effet dans les bureaux du duc. On y écrit dans les langues romanes et germaniques, même si cela peut poser des problèmes de traduction. Cela émane de la chancellerie qui demeure, pour nous, une institution insaisissable (p. 151) mais on sait qu’elle emploie une armée de secrétaires comme Jean Pèlerin ou Henriet de Bauzée. Lors des absences de René, des gouverneurs signent en son nom assurant la fiction de sa présence (p. 164). À partir de 1437, les documents sont enregistrés pour être conservés : plus de 8000 documents recopiés en 35 ans ! Malgré cette masse que de regrets de ne pas avoir certains documents comme les registres du conseil.

2. Ce conseil, justement, marque la mise en place d’un État avec son gouvernement, c’est le 2e point fort de ce livre. L’auteur résume bien un pays, deux duchés, trois conseils donc une prise en compte de la complexité de la région, un État mosaïque. René et ses hommes composent avec les lignages, les serviteurs et les Angevins (puisque la Lorraine est qualifiée de refuge des derniers angevins comme Girardin Boucher, trésorier en Anjou puis membre de la chambre des deniers en Lorraine), mais il y aura aussi des Lorrains en Provence. Apparaît un corps de professionnels capable de changer de tutelle personnelle : Jean Alardau (évêque) a été conseiller en Anjou, puis au service de la France avant de retourner vers René en Lorraine. Ces professionnels se déplacent à travers la France pour passer de Provence en Lorraine ou inversement.

3. Localement, le pouvoir du duc, c’est la justice et les impôts. René fait un énorme effort pour créer un système uniformisé mais cela restera une souveraineté à géométrie variable (p. 287). Le pouvoir du prince doit empêcher le recours à la violence ; il procède donc à des arbitrages comme dans le conflit qui oppose Jean de Toulon et Erart Parsberg (1442-1449). Le pouvoir ce sont aussi les finances. La situation n’est pas toujours très bonne avec une quasi faillite en 1446. René imagine une gestion unifiée mais il ne réussit pas à l’imposer. L’or de la Lorraine est blanc, les salines. Cela ne suffisant pas, les emprunts sont nombreux ; mais la crise pousse les gouvernements de la dette à un niveau dangereux (p. 471). Restent les impôts directs.

Une telle œuvre suscite-t-elle l’admiration béate des contemporains ? Les freins sont nombreux, on pourrait les résumer en deux groupes :
- L’inertie locale : maintien des vols de bétail, des représailles, des prises d’otages… Le duc n’est toujours pas le régulateur de la vie des populations. Les processus d’intégration ne se font pas à la même vitesse partout : étatisation en Barrois, processus suspendu en Lorraine.
- L’extérieur : la guerre, voire guerre civile. Il y a des hommes girouettes comme Henri de La Tour qui change trois fois de fidélités, sa vie est un tissu de trahisons (p. 371). Bien évidemment, aujourd’hui, ici, on ne peut pas ne pas évoquer les rivalités avec Metz : rivalités entre les deux puissances ; présence des Messins dans les campagnes lorraines… Mais les élites ont une culture commune et des liens matrimoniaux.

Finalement que fut René ? Que fut la Lorraine pendant son règne ?
- Discrétion de l’Empire
- « Relations étroites et douloureuses » (p. 535) avec la France
- Présence de la Bourgogne

Avec cet équilibre, René est sans doute le duc le plus lorrain : maintien d’un équilibre entre une volonté uniformisatrice et la prise en compte des diversités. Pour un prince né à Angers, mort à Aix-en-Provence, il avait parfaitement compris notre région.