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Prix Erckmann-Chatrian Le Goncourt lorrain · depuis 1924
Recension · Prix Erckmann-Chatrian 2025

Bourse Histoire 2025
Histoire européenne de la Lorraine en 100 dates,
sous la dir. d'Isabelle BRIAN et Laurent JALABERT

par Philippe MARTIN


Environ 7 minutes de lecture

La Lorraine a bien de la chance. Depuis des siècles des histoires lui sont consacrées. Pensez, au IVe siècle, Ausone chantait déjà ses vallées.

Le Moyen Age a vu de multiples historiens. Si nous ne demeurons qu’à Metz, pensons au Liber de episcopis Mettensibus de Paul Diacre (c. 783), au manuscrit 796 de la BM de Metz qui contient des Gesta episcoporum Mettensium du XIIe siècle, à la Chronique des Célestins de Metz de Nicole de Lutange des années 1460, au journal de Philippe de Vigneulles…

Au XVIIIe siècle, la figure de dom Calmet s’impose. Le siècle suivant est celui des lotharingistes qui veulent défendre l’identité de leur région. Auguste Digot en 1856 publie 6 volumes, chacun comptant plus de 400 pages… Au XXe siècle, les ouvrages se multiplient grâce à Robert Parisot (1919-1924), Jean Schneider (1950), Michel Parisse (1977)…

Les entreprises collectives sont essentielles. Tous les quinze ans, la Lorraine voit naître une entreprise ambitieuse ; aucune région n’a une telle chance :
- Dans les années 1990 c’est l’Encyclopédie illustrée de la Lorraine menée par René Taveneaux, Jean Lanher, Guy Cabourdin, François Roth…
- Le années 2011 voient paraître une synthèse sur la vie religieuse… Atlas de la vie religieuse en Lorraine (où se retrouvaient déjà un certain nombre de personnes présentes ce jour)
- Les années 2020, voit naître le volume que nous honorons aujourd’hui, un projet encore plus fou : écrire une Histoire européenne de la Lorraine.

Pour mener à terme un tel projet, il faut des pilotes. Ils sont deux dont les parcours résument si bien l’histoire de la région.
- Isabelle Brian : ancienne élève de l’ENS qui a longtemps enseigné à l’université Paris 1 avant de rejoindre Nancy en 2016. Elle est (Isabelle, j’espère que je ne trahis aucun secret) celle qui arrive dans la Région et qui sait la faire sienne
- Laurent Jalabert (là aussi permets-moi quelques aspects personnels) est le régional de l’étape, originaire de Moselle, il soutient une thèse à l’université de Nancy où il est recruté MCF puis professeur (il y a quelques jours)
- Isabelle s’est fait remarquer par une thèse sur les Génovéfains puis des travaux pionniers sur la prédication
- Laurent a travaillé sur les phénomènes de confessionnalisation puis s’est penché sur les ducs de Lorraine, les guerres dans la région et leur mémoire.

Permettez-moi ici d’avoir une pensée pour Anne Motta qui avait été dans l’équipe de départ mais qui nous a quittés trop rapidement. Elle m’avait parlé du projet avec passion.

Pour couvrir une histoire qu’ils font commencer au 6e millénaire avant J.-C., ils s’entourent d’une équipe d’une quarantaine de collègues : historiens, linguistes, anthropologues… Là réside une des originalités du livre : avoir su rassembler tant de chercheurs qui inscrivent leurs travaux dans des équipes bien différentes : CRULH pour les historiens, CREM pour les spécialistes de la communication, LOTERR pour les géographes, CERCLE pour l’Europe orientale… et ceux qui viennent d’ailleurs ! Une superbe table de spécialistes : plus de 40 universitaires.
Ajoutons qu’un tel ouvrage n’aurait pas été possible sans le travail de l’éditeur : La Nuée bleue. Elle est installée à Strasbourg mais a su conserver l’héritage d’une noble maison lorraine, Les Éditions Serpenoise. L’équipe a composé un ouvrage de 677 pages, bien relié, agréable à lire, parfaitement équilibré.

Un livre est une aventure collective. Celle-ci a été bien belle.

Mais, me direz-vous : pourquoi se lancer dans cette lecture ?

La question est d’importance. Si le livre n’a pas de lecteurs, à quoi sert-il ? Soyez persuadés que cet ouvrage DOIT (et j’insiste sur les majuscules) entrer dans votre domicile. Peut-être pour être glissé sur les rayons de votre bibliothèque, surtout pour trôner sur la table basse proche de votre meilleur fauteuil. Installez-vous ! Laissez votre doigt effleurer la couverture ! Lancez-vous !

Et, là, vous m’arrêtez ! Vous m’interpellez ! Pourquoi prendre un moment avec ce livre ?
Laissez-moi vous dire un secret. Cet ouvrage va vous ravir pour trois raisons.

1. Nous savons tout de l’histoire de la Lorraine ! Du moins c’est ce que nous croyons… Et oui, imaginez que je fasse un petit test dans cette salle. On commence ? Qui sait ce qu’il y a dans la tombe de Marainville ? À quoi sert un tintinabulum ? Quelles sont les qualités de Marie de Lorraine ? Pourquoi se rendre à Nancy en juillet 1608 ? Que font les Lorrains à Bude en 1686 ? Pourquoi la Lorraine doit-elle sa prospérité à un Anglais ? Pourquoi Thil est-il associé à une sombre mémoire ? Pourquoi en 1971 Metz préfigure notre XXIe siècle ?

Je peux donner les réponses. Pourquoi ? Parce que j’ai lu l’Histoire européenne de la Lorraine...
À Marainville : la tombe du petit roi du VIe s. av. J.-C.
Marie connue pour son sens de la diplomatie
Nancy résonne des ors de la pompe funèbre de Charles III
Les Lorrains sont allés à Bude participer à la contre-offensive contre les Ottomans
Grâce au procédé Thomas-Gilchrist pour le traitement du métal
Existence d’un camp nazi
Inauguration de l’institut européen d’écologie
Quant au tintinabulum… il demeure un mystère

2. Ce livre ne se contente pas de nous apprendre. Les articles permettent une lecture aisée. Accompagnés de beaux documents, souvent en pleine page, ils sont des ouvertures. Les bibliographies finales permettront d’approfondir.

Attendez-vous à être surpris : une seule entrée pour la Première Guerre mondiale (1916 Verdun) alors qu’on aurait pu parler de l’attaque sur le Grand Couronné, de l’offensive américaine ou de la guerre des hauts dans les Vosges. Une seule entrée pour la guerre de 1870 (la capitulation de Bazaine) mais pas la boucherie de Gravelotte ou l’héroïsme de Bitche. Nous aimerions tous ajouter notre date : festival de musique contemporaine de Metz, mais aussi festival de science-fiction avec la mémorable interview de Philip K. Dick en 1977 dans laquelle cet auteur génial manifeste de sérieux troubles le poussant à l’originalité. Nous aimerions ajouter nos propre héros, comme Vauban ou les volontaires des Vosges de 1793, la rocambolesque affaire du mage de Marsal ou l’hérésie de Vintras.

Ce ne sont pas des oublis. Ce sont des choix : ne pas se laisser impressionner par la mémoire, laisser la place aux surprises (parler de Roederer qui est si oublié alors qu’il été ministre des finances du royaume de Naples…), montrer les progrès de la recherche (comme dans la présentation du siège de Metz par Attila). Nous montrer que l’histoire ne s’arrête pas aux pages du livre, mais qu’elle dialogue avec ce que nous sommes et ce que nous avons vécu. Un IMMENSE MERCI de ne pas enfermer le lecteur, de lui laisser prendre SA place dans cette histoire.

C’est aussi une histoire du territoire avec 12 entrées pour les 60 dernières années : aussi bien la fermeture des usines Boussac que le festival du théâtre universitaire ou la venue de la Juventus de Turin à Jœuf. Des entrées qui disent si bien le basculement radical qui s’est opéré au cours du dernier demi-siècle.

3. Laissez-vous donc guider, laissez-vous attirer. D’un doigt distrait, laissez glisser les pages et arrêtez vous aux images qui vous font glisser vers le texte : Barrès sur un cheval caparaçonné, Jean-Marie Pelt montrant du doigt l’avenir, les enluminures du Vœu du Paon qui invente un idéal chevaleresque grâce à la plume de Jacques de Longuyon, le regard un peu nimbé de Jacques III prétendant au trône d’Angleterre…

Comment résumer cette histoire ?

- Une histoire de passages depuis la plus haute antiquité puisque les fouilles du 5e millénaire avant J.-C. montrent un approvisionnement en matières premières dans un rayon de 200 km, mais aussi avec l’émigration récente

- Une histoire tourmentée avec le passage des armées romaines de César Julien (IVe s.), d’Attila (451), la mort de Charles le Téméraire (1477), la funeste guerre de trente ans (1631-1661), Verdun (1916)…

- Une histoire d’inventions : aussi bien le cristal de Baccarat (1764) que les rencontres internationales de musique contemporaine (1972)…

Il y a 100 ans, le premier prix Erckmann-Chatrian était remis à Eugène Mathis pour Les Héros, gens de Fraize. Un roman sur la guerre de trente ans qui parle de passages, de tourments et de résilience. Il était instituteur, directeur d’école. Je suis persuadé qu’il aurait aimé votre livre pour ce qu’il dit de l’élégance d’un objet, de l’attachement à un terroir sens s’y enfermer.

Isabelle Brian et Laurent Jalabert, soyez nos ambassadeurs auprès de tous les auteurs pour leur dire : MERCI. Merci pour cette synthèse vivifiante. Merci pour une histoire qui n’est pas que régionale car elle nous place au cœur de l’Europe. Merci pour tous ces moments partagés grâce à ces pages.

À vous deux aussi un GRAND MERCI. Car nous devinons la patience, l’opiniâtreté qu’il faut pour mener une telle entreprise.

Rarement vote pour un prix a été décerné avec une aussi grande rapidité. C’est dire que votre livre nous a enchanté. Je suis donc très honoré de vous remettre la bourse histoire du prix Erckmann-Chatrian de 2025.

Philippe MARTIN.